Atelier écriture 190 – Bricabook

par lemexicainjaune

© Kot

Nouvelle proposée pour l’atelier d’écriture #190 de Bricabook

Je fais quarante-cinq minutes de métro matin et soir depuis 25 ans. Un vrai cauchemar : j’ai le mal des transports. Un fourbe dérèglement de mon horloge interne me condamne, depuis mon enfance, à maudire les trajets en voiture, en camion, en bateau et en métro. Hélas. Comme je ne suis pas écrivain, invalide, peintre ou homme au foyer, je suis bien obligé de partir gagner ma vie chaque jour.

Heureusement que j’ai un bon docteur. Après m’avoir prescrit des dizaines de médicaments hasardeux, qui me rendaient nauséeux, somnolent ou irritable, il m’a conseillé un truc tout simple : regarder pendant tout le trajet un point fixe. Au début, je regardais mes chaussures. Mais quelqu’un qui fixe ses pieds pendant trois quart d’heure, c’est carrément flippant. Alors, j’ai imaginé faire semblant de lire un livre. Je m’installe, assis, un roman sur les genoux, et je fixe la première lettre de la page de droite. J’aime bien quand c’est une voyelle. Des fois c’est un T et cela me met en rogne pour la journée. Allez savoir pourquoi. Le plus dur, est de ne pas attirer l’attention. Je ne voudrais surtout pas que les femmes pensent que je fais semblant de lire pour me donner un genre. Style « regardez comme je suis raffiné et subtil. Je suis un homme qui lit, moi. ». Alors, régulièrement, je tourne une page. Toutes les 43 secondes exactement. Temps mesuré et calculé à la maison pour être le plus crédible possible. Dans un trajet de quarante-cinq minutes, je compte donc soixante-trois fois jusqu’à quarante-trois. Je lis virtuellement un livre en deux jours. Et comme je ne veux pas éveiller les soupçons auprès des fidèles compagnons de voyage, je suis obligé de changer de livre trois fois par semaine. En une année, j’achète ainsi cent vingt livres. C’est ainsi que j’ai accumulé chez moi depuis vingt-cinq ans près de trois mille livres que je n’ai jamais lu. Certes, je ne paye pas les médicaments. Mais veuillez croire, cher employé de la sécurité sociale, que mon mal des transports me coute une petite fortune. Je vous demande donc le remboursement de mes livres dont la facture est jointe à ce courrier. Je vous prie d’agréer, monsieur, l’expression de mes sentiments distingués.

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