Atelier d’écriture 191 – Bricabook

par lemexicainjaune

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Peu de gens savent qu’au numéro 832 de l’impasse St Mercy , dans le vieux Paddington de Londres, se trouve le siège de la British Society of Male Therapy (BSMT). Un endroit relativement secret où se retrouvent des femmes brisées par l’arrogance et la fatuité masculine.
Le 832 se trouve au bout de cette longue impasse. On y accède en catimini par l’autre bout, un passage de service entre deux immeubles. On tombe alors sur un vieux portail en fer, ouvert par trop de rouille. Les soirs de rencontres, une lumière éclaire chichement l’endroit. Les femmes préfèrent se faufiler par ici plutôt que d’affronter la longue impasse et les regards sournois des fidèles commères et de leurs hommes infidèles.

Le principe est classique : assises en cercle sur des chaises d’école, chacune se présente et explique son cas. Ou du moins trouve une excuse. Ou fait ce qu’elle peut pour justifier sa présence ici alors que tant d’hommes élégants paradent dans les pubs huppés de Finsbury.

– Moi le mien jouait sans cesse aux jeux vidéos. J’ai fini par craquer. (murmures approbateurs)
– Je l’ai quitté car il faisait du grain à ma petite sœur. C’était insupportable. (brouhaha indigné)
– Mon Jules était un vrai fainéant. Toutes les corvées étaient pour moi. (deux ou trois applaudissements).
– Moi, je l’ai quitté, car il racontait trop bien les histoires.

Les femmes se retournèrent vers cette petite rouquine.
– Comment ça ?
– C’était un conteur né. Je passais des soirées entières à l’écouter inventer des contes extraordinaires. C’était notre façon de faire l’amour.
– Et alors ?
– Au bout de quelques mois, je me suis rendu compte que je rentrais trop facilement dans ses récits. Je m’identifiais complètement ; je ne faisais qu’une avec ses héroïnes. Cela en devenait dangereux. Je ne savais plus qui j’étais. J’avais peur qu’il me manipule : qu’au travers de ses fables il oriente ma vie, mes choix, mes désirs. Je confondais la réalité et ses fictions. Il me parlait de Jack l’éventreur et j’étais subitement terrorisée en rentrant le soir chez moi. Il racontait l’histoire de la belle et nymphomane Eva, et me voilà dans la rue en trait de mater du mâle. J’étais devenu sa poupée qui dit oui à toutes ses histoires. Il fallait briser ce rêve. En sortir. Crever la bulle.
– Alors un jour, tu l’as quitté ? demanda l’animatrice de la thérapie.

La rouquine baissa la tête, déglutit, prit quelques secondes de réflexion et répondit à voix basse.
– En quelque sorte, oui. Ça s’est passé il y a trois jours. Il venait de me raconter une histoire sordide. Une histoire de femme qui tue son mari.

Voir l’atelier écriture #191 de Leiloona (Bricabook)

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