Atelier d’écriture Bricabook #204

par lemexicainjaune

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Je n’aime pas cette photo.
La première fois où K. m’a quitté, j’avais vingt ans. J’étais dans ma période romantisme allemand et cette séparation m’a poussé, dans un accès de lyrisme, à m’engager dans la légion étrangère. Malheureusement le sergent-recruteur ne m’a pas trouvé apte pour cette unité d’élite et m’a affecté à la Marine Nationale.

J’avais lu Melville et Hemingway, aussi avais-je une vision très poétique de cet univers : des tours du monde, des vahinés, des capitaines philosophes à barbe et à pipe. La réalité fut tout autre. J’embarquai dans un sous-marin, le même que celui de la photo. Pendant vingt quatre mois, je vis reclus dans ce cigare à sardines à mille pieds sous l’eau, dans la proximité malsaine de mes camarades d’infortune.
J’ai vécu là les minutes les plus sombres de ma courte existence. L’abjecte tradition du tonneau à trou en a détruit plus d’un. Mais la cérémonie était toujours de nuit et personne ne pouvait deviner qui était dedans. Astuce psychologique qui permettait à chacun de nous d’affirmer qu’il n’avait jamais été tiré au sort. Souvent j’ai repensé en serrant les dents au peloton d’exécution qui dote l’un des bourreaux d’une cartouche à blanc. Ainsi, chacun d’eux peut se croire innocent. Ici c’était le regard des autres qui importait : chacun pouvait préserver son honneur par l’anonymat. Mais la blessure était bien réelle et reste entière.

En bout de deux années, je démissionnai. Je recroisai K. par hasard devant Notre-Dame . Elle me taquina en souriant :
– Tu as bonne mine. Faire le tour du monde t’a fait le plus grand bien. Alors, les vahinés ? les petites thaïlandaises ? Le rhum des îles ? Tu as vu des baleines ?
Que pouvais-je répondre ? J’avais le coeur doublement meurtri.
– Oui, j’ai vu tout cela. C’était très bien.
Et je la vis repartir, sans doute sincèrement contente de me savoir heureux.

http://www.bricabook.fr/2016/01/atelier-decriture-204e/

(c) Le Mexicain Jaune, 2016

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