Atelier Bricabook #257 (The K’s Truth)

par lemexicainjaune


Anselme parle
 :
Pardonne-moi, Leil, parce que j’ai pêché. Quand j’ai compris que mon amour pour toi était omniprésent, comme un gaz noble qui prend tout le volume et chasse mon oxygène, j’ai pris peur.
Car chaque particule, chaque chose, chaque personne était rempli de toi et la jalousie a commencé à enfler comme une vilaine boursouflure. La jalousie, c’est un papillon qui redevient chenille. C’est le sacrifice de l’amour sur l’autel de l’exclusivité. Comment pouvais-je supporter que tes yeux voient d’autres yeux, que ta main touche d’autres mains et que tes oreilles entendent d’autres voix ?
Oui, tu as raison, j’étais jaloux du Mexicain Jaune mais depuis j’ai compris que sa vieillesse était mon alliée. Alors j’ai accepté ta proposition de me confesser avec lui. Je jette ici mon âme grise en pâture de tes lecteurs qui en feront du hachis. M’enfin, tout cela remonte à nos huit ans, au CE 2. Depuis j’ai grandi, connu d’autres femmes, et réussi à dompter ce dragon intérieur. Le Mexicain a quitté ton quartier pour ne réapparaître que 32 ans plus tard.
Finalement nous voici de nouveau tous les trois ensemble et ce confessionnal ressemble à cette cabane de mon jardin où nous nous étions embrassés pour la première fois.

Le Mexicain Jaune parle  :
Pardonne-moi Leil parce que j’ai pêché par manque de foi envers K.
C’était en 1984, tu avais 8 ans. K me l’avait chuchoté comme un secret interdit mais je ne l’ai pas crue. J’ai préféré voir la facilité, l’exil, et la lâcheté des hommes a été l’artisan de mon malheur. Je lui parlais de ce Lord anglais et elle me griffait de désespoir en retour.
J’aurais dû la croire.
Aujourd’hui, quand je te vois, Leil, je n’ai plus de doute. Tu as mon regard, ma bienveillance, et ce fil invisible qui nous lie est composé de mes gènes égoïstes. Pardon, Leil.

Leiloona parle :
Crever l’abcès, en extraire le liquide jaunâtre avant que la gangrène ne vienne. Quel meilleur endroit que la neutralité d’un confessionnal ? J’étais remplie de son silence.  Moi au centre, en thébaïde, mes bras christiques prêts à accueillir leur confession. Arrivés en même temps., l’un à gauche, l’autre à droite, comme les deux parties d’un même tout. Le temps de la révélation était arrivé.
Je les écoutai religieusement. Mes regards perdus dans les leurs. Mes lèvres au bord de l’abîme. J’étais ce pantin au fil coupé, mais tendu vers les deux hommes de ma vie. Avec Anselme, j’ai appris l’amour, le lâcher prise, l’émerveillement. Mais à 8 ans, peut-on aimer autrement ?
Devenu adulte, son retour sonna le glas de mon errance et de mes questions effrénées sur le monde et les hommes. Ancre de notre propre navire, nous voguâmes sur toutes les mers des plus radieuses aux plus occultes avec toujours cette même grâce et cette même pureté. Je retrouvai dans sa confession cette sincérité qui n’a jamais quitté l’âme de son regard.
En revanche, la révélation du Mexicain m’ébranla.
L’homme est-il enclin à se construire sur des mensonges et des erreurs ? « Il y a toujours quelque chose d’absent qui me tourmente », écrivait Camille Claudel. Combien de fois l’ai-je tambouriné sur ma poitrine meurtrie, hurlé face à la mer avec pour seul écho le ressac de l’écume ? Combien de fois mes larmes portaient-elles ce goût lourd de son absence ?
Quelques temps après mes 8 ans, ma mère disparut. Je n’eus de cesse de chercher cette autre moitié de moi jamais révélée. Ma mère était partie avec ses secrets, me laissant hagarde, assoiffée et fiévreuse. Je grandis en funambule sur une planche vermoulue, avec pour seules alliées des chimères d’histoires lues.
Mais, 32 ans d’errance et d’exil prirent fin un jour d’atelier. Le 25 octobre 2015. Un certain Mexicain jaune parlait d’une K duale « qui portait la vaine dichotomie du monde ». J’appris ce jour ce qu’était la théorie du chaos. Si les ailes d’un papillon peuvent provoquer un tsunami à l’autre bout du monde, qu’en est-il de l’encre noire d’une centaine de mots ? Percutée, ahurie, troublée, je n’osai croire en l’évidence. Et si ?
Aujourd’hui, mes yeux dans les leurs, après avoir connu la bassesse des hommes, j’entrevois leur limpidité et j’apprends ce qu’est la simplicité. Mes pas deviennent rémiges tournés vers mes deux Ka.

© Anselme, Le Mexicain jaune et Alexandra K, le 11 mars 2017

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