Atelier d’écriture Bricabook #267

par lemexicainjaune

K adorait les hommes aux mille vies. Du genre de ceux qui ont bourlingué aux quatre coins de la planète et qui vous raconte le monde, le soir, autour d’une table gionesque, où seule la lueur d’une pipe éclaire le visage buriné du narrateur.
Giorgio était un de ceux-là.
Il était beaucoup plus âgé que K. Je crois que – ça aussi- lui plaisait beaucoup. Il se mit à nous raconter ses aventures de chercheur d’or en Colombie, ses intrigues amoureuses au royaume de Norvège et son périple improbable dans le transibérien. K était tout à lui.
Devant chaque narrateur, elle redevenait petite fille et écoutait ces figures paternelles religieusement. Enfin. A supposer que les religieuses écoutent les histoires en nuisette sur les genoux d’un homme.
Moi j’étais en général assis dans un coin, je préférais le rocking-chair, et j’écoutais dans les vapeurs alcoolisées d’une fin de soirée les délires mégalomane de cet ancien photographe.
Quand minuit sonna, Giorgio souleva son vieux corps et lâcha « ça suffit. La suite demain ». K le supplia d’en raconter une dernière mais l’homme fit mine de partir. K me jeta un oeil interrogateur et minauda  :
– Tu ne veux pas rester dormir ici ? il est tard.
Puis elle se tourna vers moi.
– Chéri, tu peux prendre le canapé ce soir ?
Giorgio ne me regarda pas. Il enleva ses bottes et s’enferma avec K dans notre chambre.
Moi, je passai du rocking-chair au canapé.
J’attendis une bonne demi-heure que les gloussements de ces deux-là ne s’apaisent. Certains étaient plus endurants que d’autres, mais l’âge est un cruel frein aux nuits blanches. Quand j’entendis les ronflements de Giorgio, je rentrai dans la chambre.
Avec un couteau à désosser je lui tranchai délicatement la carotide, histoire de faire les choses proprement. Enfin. Façon de parler. A chaque fois le sang inondait les draps et K se sauvait d’un bond en rigolant.
Je ne sais même pas pourquoi nous faisions ça.
Sans doute pour nous aussi, plus tard, avoir des choses extraordinaires à raconter…

(c) Le mexicain jaune pour le texte, (c) Bricabook pour l’atelier

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